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[Deuxième partie] Comment vivrons-nous en 2050 ?

Durant l’après-midi du 22 novembre, le Forum des Futurs, organisé par Futuribles Internationales, s’est attaché à mener une réflexion plus pointue autour de thèmes spécifiques qui touchent au quotidien : la mobilité, l’alimentation et le travail.

Comment articuler les besoins croissants de mobilité, l’engorgement des espaces et les impératifs environnementaux ?

Virginie Raisson-Victor, directrice du Laboratoire LEPAC, débute cette thématique avec un rappel de données démographiques. D’ici à 2050, la population mondiale augmentera d’environ un tiers et les villes concentreront les deux tiers. Cette perspective aura un impact non négligeable sur le transport des personnes et des marchandises. Le monde devrait transporter 10 milliards de personnes et tout ce dont elles auront besoin. Le déplacement lié au tourisme international devrait progresser dans les mêmes proportions. En 70 ans, l’évolution est déjà extraordinaire : en 1950, elle ne concernait qu’une petite élite ; en 2018, plus d’un milliard de personnes voyagent dans le monde. En 2030, il est prévu 1,8 milliards d’arrivées internationales et une grande majorité est à destination des pays dits émergents. Ajoutons à ces projections la hausse des migrants et celle des réfugiés climatiques… Le déplacement des personnes devient un défi complexe et compliqué.

En se basant sur des hypothèses démographiques, elle explique qu’il a fallu 50000 ans à l’humanité pour atteindre plus de 2 milliards d’êtres humains en 1950, mais seulement 40 ans pour atteindre 5 milliards et encore 25 ans pour atteindre 7,5 milliards, en 2015. Pour accompagner cette dynamique démographique, il a fallu développer et construire des infrastructures. La circulation des personnes, des marchandises, des idées et de l’argent fut longtemps contraintes par les distances géographiques. Or en 20 ans, l’innovation technologique nous a affranchi de cette contrainte, la géographie, telle que nous l’avons toujours abordée, est morte avec les 4 millions de km de voies ferrées, les 64 millions de kilomètres de routes, le 1 million de km de câbles internet, etc. Aujourd’hui, on dépense 9000 milliards de dollars par an (source : 2038, les futurs du monde) pour développer les réseaux de la mobilité sous toutes ses formes : données, humains, capitaux, marchandises, énergies, Internet.

le futur de la mobilité en 2038

Néanmoins, si la technologie permet de s’affranchir complètement de l’humain, elle stimule paradoxalement le besoin de mobilité. Or, nous serons bientôt confrontés à un effet de saturation. En prenant pour exemple le transport ferroviaire, Virginie Raisson-Victor rappelle quelques faits simples mais symptomatiques de notre civilisation techniciste. En 2008, pas un seul TGV ne roulait en Chine, 10 ans après, ce pays concentre 60% du réseau TGV dans le monde, elle prévoit de le doubler d’ici à 2025… A l’heure où ce pays contrôle de plus en plus l’information et veut imposer une surveillance sociale de ses concitoyens, une telle politique aura à terme une répercussion sociale et sociétale sur ce pays ? La Chine de 2050 sera-t-elle la même qu’aujourd’hui ? On pourrait avoir des surprises…

A son insu, la Chine pose la question de la pertinence de la grande vitesse. En a-t-on réellement besoin ? Seules deux lignes sont aujourd’hui rentables dans le monde : Paris-Lyon et Tokyo-Osaka. Nombre d’études ont démontré que le TGV ne fluidifie pas la circulation, ne désenclave pas les régions et a un coût écologique non négligeable. Que doit-on penser alors du projet d’Elon Musk, l’hyperloop ? Doit-on vraiment se lancer dans cette aventure technologique ? Ne peut-on pas poser un principe de précaution ?

Elle conclut en affirmant ceci : « La question n’est pas tant comment transporter 10 milliards de personnes en 2050, mais comment repenser nos modes de vie notamment en terme de flexibilité du travail et d’aménagement du territoire. Comment réaménager nos lieux de vie et arrêter la désertion de nos centres villes ? La solution n’est pas d’augmenter l’offre de transport mais de rendre le travail plus flexible afin de gagner en productivité. »

Véronique Lamblin, directrice d’études à Futuribles, s’attache à dresser un panorama de l’impact écologique des voitures, en commençant par un petit historique des voitures propres. Le véhicule basse consommation existe depuis 1987. Renault a construit un prototype, la Vesta II, pour aboutir à un coefficient de traînée (Cx) de 0,186. Lors d’un trajet Bordeaux – Paris, 9,447 litres ont été consommés, avec une moyenne de 100 km/h. Il n’y aura pas de suite à ce prototype.

En France, l’ancien ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, avait présenté en juillet 2017, le plan Climat qui vise à en finir avec la commercialisation des voitures roulant aux énergies fossiles d’ici 2040. En partant de cette annonce, Véronique Lambin fait un comparatif international et écarte quelques idées reçues. Environ 95% des voitures électriques et hybrides sont vendues dans 10 pays et principalement en Chine, aux États-Unis, au Canada et au Japon.

Ainsi en Chine, on compte déjà 3 à 4 millions de voiturettes électriques qui ont une autonomie électrique de 40 à 120 km et coûte entre 1 500 et 10 000 dollars. En Europe, seule la Norvège pratique une politique vraiment volontariste, avec une part de marché à 29%. Dans les autres pays européens, cette part de marché avoisine les 1%.

Le cas de la Norvège est en soi intéressant. Grâce à une fiscalité intéressante et réellement généreuse, les Norvégiens bénéficient d’avantages locaux comme la recharge gratuite ou le parking gratuit, l’usage des voies de bus… Bref tout est fait pour faciliter l’usage. Le résultat est qu’une voiture sur cinq est électrique et l’objectif visé est de bannir la voiture avec des moteurs à combustion en 2025.

Rappelons cependant que ce pays est le plus gros exportateur de pétrole de l’Europe de l’Ouest, que les deux tiers des propriétaires de voiture électrique ont une seconde voiture avec des moteurs à combustion, les embouteillages se sont étendus aux voies de bus. La Norvège a émis 53 millions de tonnes de CO2 en 2016 et la flotte de voitures électriques a permis d’économiser 150 000 de CO2. On est encore loin de l’objectif Zéro Carbone, voulu en 2030.

Quelle alimentation pour demain ?

Dans un monde plus chaud de 2°, notre alimentation sera forcément impactée. Quelles sont les solutions envisagées ? Comment lier goût et nécessité écologique ? Comment nos goûts évolueront-ils ? Cette session animée par Céline Laisnay, directrice du think tank AlimAvenir, pose le nécessaire regard décalé pour réfléchir à cette dimension.

Et cette problématique raisonne particulièrement au pays de la gastronomie, où les traditions culinaires font partie de notre ADN. Cécile Laisnay rappelle ainsi qu’encore aujourd’hui 8 Français sur 10 aiment manger en famille (source : rapport VigieAlimentaire) à heure fixe, même si le snacking se développe.

Véronique Pardo, anthropologiste, répond à l’une des premières questions : est-ce que les Européens et en particulier les Français, mangeront-ils moins de viande d’ici une vingtaine d’années ? La réponse est, pour la très grande majorité, oui. Mais beaucoup de variables rentrent en compte dans la perception du résultat. En premier lieu, comme souligné ci-dessus, le modèle alimentaire français est rarement remis en question, puisqu’il repose avant tout sur la convivialité des repas pris ensemble.

Avant de se projeter en 2050, Véronique Pardo s’attache à faire une photographie du présent : qu’attendent les consommateurs aujourd’hui ? Dans l’enquête menée par le Credoc, plusieurs préoccupations remontent. La première est le respect (l’éthique, le caractère équitable, l’exigence sur le juste prix à payer aux producteurs). La deuxième est le contrat de confiance. Il est intéressant de voir que l’une des crises qui a le plus marqué les Français est la crise de la viande de cheval dans les barquettes Findus. Il n’y avait aucun risque sanitaire mais les Français ont jugé que le contrat de confiance avait été cassé.

Le prix reste aussi un facteur fondamental dans les choix alimentaire d’aujourd’hui. Tout le monde n’est pas prêt à dépenser plus pour des aliments bio.

D’autres tendances émergent dans notre société comme la question animale et aussi une vigilance de plus en plus accrue sur les processus de production. Elle a mené une enquête sur les inquiétudes alimentaires avec le Credoc (voir graphique ci-dessous) des Français sur la viande. En 2016, il y a deux grands pôles d’inquiétude : l’hygiène / la fraîcheur et le bien-être animal. Inquiétudes qui se retrouvent dans les chiffres, puisqu’en 2016, 23% des Français disaient qu’ils avaient limité leur consommation de viande, ils seraient aujourd’hui en 2018, 35%. Si on se place sur la suppression, on tombe à 4% des Français. Ce chiffre est à nuancer car parmi ces 4%, 1 à 2% se disent réellement vegans. Parmi les végétariens, une nuance aussi est à apporter : c’est le poids de la tradition culinaire et de la norme sociale. Au moment des fêtes, les végétariens peuvent être amenés à manger de la viande.

les inquiétudes alimentaires des français face à la viande

Et au niveau de l’Europe, que se passe-t-il ? L’éthique et le bien-être animal est très présent en Grande-Bretagne et dans les pays nordiques. La majorité des pays européens sont beaucoup plus inquiets concernant les résidus de pesticide, des entrants chimiques et des additifs dans les boissons.

Elle conclut son tour d’horizon, en insistant sur l’effet générationnel, ce sujet de la diminution ou de la suppression de la viande dans notre alimentation est très sensible chez les 15-25 ans, ils sentent vraiment concernés par la question. Notons aussi que cette génération est aussi dans une posture d’éthicisation de la société. Il faut donc y faire attention car c’est elle qui, dans une poignée d’années, nous dira ce qu’il faut faire.

Qu’en est-il pour l’industrie agro-alimentaire ? Comment se prépare-t-elle à ces changements ? Et quel regard prospectif porte-t-elle ? Jean Favre, directeur de l’innovation et de la prospective au groupe BEL, tente de répondre à cette triple problématique. Il note que l’alimentation est de plus en plus en interdépendance avec la technologie et d’autres secteurs d’activité, notamment la livraison et le retail, via l’intelligence artificielle et les nanotechnologies. Pour l’industrie agroalimentaire, est-ce un futur souhaitable sur le plan environnemental ? Peut-être à court terme, mais la question se posera en termes différents dans deux ou trois générations.

Il constate aussi que désormais son secteur vivra sous une contrainte forte, celle de la rareté des ressources, qui amène le groupe BEL à repenser son modèle (production, économie, structure, etc.). De fait, la marque se repose sur les quatre scénarios imaginés par le Word Economic Forum. Dans ce rapport l’accent a été mis sur les marchés et la technologie, tout en reconnaissant que la santé des humains et celle de la planète sont en danger. Les quatre scénarios présentés ici sont probables et certains sont même en cours.

Premier scénario : la survie des nantis

Ce scénario combine à la fois une consommation nécessitant beaucoup de ressources et des marchés inégalitaires entre pays développés et pays en voie de développement. Le changement climatique est sous-évalué, voire inexistant. Les conflits géopolitiques se multiplient, les migrations s’accentuent, le prix des aliments augmente, les inégalités se creusent. Ce scénario nous semble familier car il est en cours.

Deuxième scénario : la consommation sans limite

Les consommateurs tendent de plus en plus vers la surconsommation et la malbouffe. Grâce à la technologie, elle permet au marché de répondre en volume à la demande. Le rendement à tout prix est donc l’objectif affiché de ce scénario, avec des prix bas et des produits de piètre qualité. A longue échelle, cette attitude frénétique entraînera une destruction des ressources naturelles, une hausse de coûts de la santé.

Troisième scénario : le développement open-source

Nous sommes ici dans un système vertueux dans lequel l’interdépendance des ressources liées à des marchés mondialisés a amené une hausse des ressources alimentaires et des systèmes alimentaires plus solides. La hausse du prix de l’alimentation est mieux absorbée car mieux acceptée. La transition alimentaire s’est opérée chez le consommateur qui mange mieux et plus sain, tandis que les gouvernements tentent, difficilement, de résoudre la crise climatique. Sont exclus de ce scénario les agriculteurs qui auront fait le choix d’une autre politique et ceux et celles qui ne peuvent absorbés la hausse continue des denrées alimentaires.

Quatrième scénario : le local avant tout

Dans ce dernier scénario, les États sont autosuffisants. Ils se fondent sur une agriculture raisonnée qui utilise plus efficacement ses ressources locales. Le risque environnemental est plus faible. Mais il crée de facto une inégalité entre les pays agricoles et ceux qui ne le sont pas et sont obligés d’importer leurs aliments. Les multinationales sont aussi les grandes perdantes de ce scénario.

Par rapport à ces quatre scénarios, Jean Favre estime que la technologie sera d’une aide précieuse pour optimiser les productions, notamment leur rendement et leur mise à disponibilité au consommateur. Pour Bell, l’efficacité devient un enjeu majeur ainsi que la convergence de deux tendances fortes, la demande des consommateurs et le souci environnemental.

La question alimentaire est relativement complexe mais le défaut de cette table ronde est de ne pas avoir confronté le point de vue des foodtech, étrangement absent du débat. Ces start-up répondent à des besoins forts des consommateurs, qui vont de la livraison à une alimentation plus saine et plus éthique et non pas comme l’a trop rapidement souligné, Véronique Pardo, a une financiarisation du secteur alimentaire.

Et demain, qu’en sera-t-il du travail ?

Le dernier sujet de cette journée riche et intense concerne le futur du travail et précisément comment lier l’épanouissement personnel à la performance des organisations ? Quelle forme le travail prendra-t-il demain ?

Cécile Desaunay, directrice des études à Futuribles, explique en quoi notre perception du travail devient complexe : on travaille moins longtemps, on rentre de plus en plus tard sur le marché du travail, il est de moins en moins linéaire, on est retraité plus longtemps. Et pourtant, le travail est un élément structurant de nos vies, de nos familles… On oublie aussi que le travail ne peut être réduit à une source de revenus (comme il est trop souvent qualifié aujourd’hui) mais peut être source d’épanouissement. En tout cas, c’est un idéal que chacun.e d’entre nous aspire à atteindre. Ce dernier point est pourtant questionné, car il subit trois tensions : la première est l’automatisation qui nous libérerait de tâches fastidieuses et dangereuses mais nous volerait notre travail ; la deuxième tension est la demande croissante de l’autonomie des travailleurs qui peut les conduire à se tourner vers le travail indépendant ; la troisième tension est l’écart qui se creuse entre les fortes demandes des travailleurs et des entreprises qui ont besoin de fonctionner et donc de recruter.

La première intervenante, Cornelia Daheim, directrice de Future Impacts, nous fait un tour d’horizon de l’impact de l’automatisation sur le travail. En préambule, elle constate que toutes les conversations et interventions sur le sujet reposent sur la peur. L’automatisation et son corollaire la robotisation sont présentées sous un angle anxiogène. Et de fait, ça marche puisque les gens ont peur de perdre leur travail à cause des robots. Ce biais nous invite donc à la prudence, surtout quand cette peur est partagée dans le monde entier. L’automatisation est pourtant déjà bien présente dans nos vies quotidiennes : on commande nos repas McDo via une borne, on paie nos courses avec les caisses automatiques, certaines de nos voitures sont construites entièrement par des robots, etc. La liste est longue et pourtant, nous ne manifestons pas plus de rejet que ça à cette évolution.

Elle revient sur deux points qui caractérisent réellement l’automatisation. Toutes les tâches ne seront pas affectées par la robotisation et l’automatisation, mais tous les métiers seront impactés. De quelle manière et comment ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais c’est en soi déjà une certitude, d’où la nécessité d’anticiper cette tendance par la formation. Le deuxième point est d’en finir avec ces scénarios pessimistes sur la fin du travail, il existe aussi des scénarios optimistes où l’arrêt de tâches pénibles peuvent redonner du sens au travail que l’on fournit et même améliorer la relation au travail, parce que la pression sera peut-être plus positive.

Odile Chagny, coordinatrice du réseau Sharers & Workers, étudie les évolutions du travail indépendant et les différents visages que celui-ci peut prendre. Toutes ces nouvelles organisations du travail (tiers-lieux, coopératives d’activités, espaces de co-working, fablabs, etc.) sont aujourd’hui permises et construites en partie par le numérique. Elle a ainsi observé ce qui ressort est la multiplicité des formes d’organisation qui émerge. Ainsi un Deliveroo n’a pas la même organisation qu’une plateforme de freelances qui concurrence directement les SSII. Pour l’instant, ces nouvelles organisations ont peu d’impact sur le travail en général, ce sont encore des signaux faibles. Cette observation est particulièrement vraie en France, mais beaucoup moins aux États-Unisla gig economy est en plein essor.

Un des enjeux majeurs de ces plateformes est la question juridique. Les plateformes capitalistiques mettent en invisibilité le travail et les conditions du travail. Cette invisibilité entrave la protection des travailleurs. Sharers & Workers travaille, au niveau européen avec la Confédération Européenne des Syndicats, à faire reculer le droit de la concurrence et à faire revenir le droit du travail. Car, cette invisibilité juridique empêche actuellement les travailleurs de faire reconnaître leurs droits et à faire reconnaître une action collective.

Elle revêt aussi d’autres formes et en particulier l’incompréhension du grand public et des décideurs, parce qu’on connaît mal ces nouveaux métiers et ces nouvelles aspirations. Pour Odile Chagny, la considération et la bienveillance sont les enjeux de demain pour mieux accompagner les indépendants. Elle constate aussi qu’il faut faire converger les droits qui existent en France et en Europe.

Le futur du travail est un questionnement de longue haleine et son agenda est pour l’instant rythmé par les découvertes technologiques et le numérique. En cinq ans, nous sommes passés du droit à la déconnexion à la peur de perdre notre travail à cause de l’automatisation et à l’apparition d’une nouvelle forme de précarité liée au travail indépendant. Il est dommage que la question de la formation n’ait pas été traitée dans cette dernière table ronde car il est clair que c’est aujourd’hui un des points nodaux, un enjeu fort de demain. Verra-t-on naître des nano-experts ? Aura-t-on encore besoin de cours généraux ? Sera-t-on obligé d’être en formation continue ? Et si oui, comment on y accède ? Faudra-t-il inventer de nouveaux droits à la formation ? Autant de questions prospectives que la session n’a hélas pas abordé.