L’éco-conception dans une démarche UX

Temps de lecture : 6 minute(s)

Face au dérèglement climatique, les initiatives écologiques se multiplient, que ce soit dans l’alimentaire, les transports, l’urbanisme ou les collectivités. Le numérique est encore largement laissé de côté malgré son statut de 2ème industrie la plus polluante au monde après la chimie. La multiplication des système digitaux, et notamment des objets connectés (+10% par an selon Ericsson) nous pousse à nous intéresser aux solutions pour un numérique plus propre. Cette progression exponentielle plonge également l’internaute dans un océan de sites, applications et services répondant plus ou moins au même besoin. Pour se distinguer, il est aujourd’hui nécessaire de proposer à ses utilisateurs une expérience rapide, efficace et accessible. Il existe une méthodologie qui répond à la fois aux enjeux écologiques du numérique : l’éco-conception. Cette approche permettra, si elle se généralise, de réduire l’impact environnemental du secteur tout en encourageant une expérience utilisateur globale centrée besoin.

Que sont l’éco-conception et l’UX ?

Selon l’AFNOR, l’éco-conception, c’est « Intégrer l’environnement dès la conception d’un produit ou service, et lors de toutes les étapes de son cycle de vie ». A l’origine appliquée aux objets, cette approche concerne aujourd’hui services et systèmes, notamment digitaux. L’éco-conception n’est pas uniquement des réductions de coûts. Ce n’est pas qu’une démarche économique, mais aussi écologique et sociale. Elle n’est réservée à aucun secteur ou type de produit.

L’UX, acronyme de « user experience » est défini par le créateur du terme Donald Norman comme correspondant aux « réponses et aux perceptions d’une personne qui résultent de l’usage ou de l’anticipation de l’usage d’un produit, d’un service ou d’un système ». L’UX est aujourd’hui considéré comme un métier descendant de l’ergonomie dont le rôle est de (re)concevoir des systèmes, interfaces, produits ou services en prenant en compte ces réponses et ces perceptions. Le but de l’UX est de proposer une expérience utilisable, désirable et navigable d’un service en prenant en prenant en compte sa dimension digitale mais également sa dimension omnicanal.

Les impacts écologiques du numérique

Non, le numérique n’est pas une industrie propre. Le secteur représente 2 à 6% des émissions de gaz à effet de serre, autant que l’aviation civile par exemple. L’empreinte écologique du web mondial correspond au double de celle de la France. Contrairement aux idées reçues les serveurs ne représentent que la moitié des émissions, l’autre moitié étant assurée par les internautes.

Nos équipements informatiques consomment de plus en plus d’électricité, et leur durée de vie s’amenuise. Cette obsolescence est due en grande partie à l’évolution logicielle, plus rapide que celle matérielle. Nous changeons d’équipement quand il ralentit, or ce sont les logiciels qui en sont la cause.

Sites et applications demandent de plus en plus de mémoire et font transiter plus de données. Cela pose un souci de performance qui n’est pas à traiter uniquement sur le plan technique mais aussi au niveau de la réflexion et de la conception du service digital. C’est sur ce plan qu’intervient l’UX.

Mieux designer pour la planète

Une bonne éco-conception comme une bonne UX demandent frugalité et sobriété : il faut se concentrer sur l’essentiel et donc sur l’usage. Frédéric Bordage, co-auteur de Eco-conception web : les 115 bonnes pratiques conseille de commencer un projet en se posant 3 questions :

Quelle est la promesse fondamentale de mon site ?

Quel est le besoin essentiel de mes utilisateurs ?

Comment y répondre sans faire de sur-qualité ?

Il existe pour cela trois objectifs à viser en phase de conception : trier et prioriser les fonctionnalités pour éliminer celles qui ne sont pas indispensables, quantifier le besoin de l’utilisateur et limiter un maximum le temps passé sur le service et enfin traiter les données utilisateur en lot et pas à la volée, quand cela est possible. Les optimisations doivent ensuite se faire au cas par cas, dans le périmètre du service.

Les aspirations de l’éco-conception rejoignent des enjeux UX sur de nombreux points (l’usabilité, l’efficience, la performance…). Les deux approches tendent à proposer une expérience accessible, instinctive et simple afin d’offrir à l’utilisateur ce qu’il est venu chercher le plus rapidement et le plus efficacement possible.

Au-delà des objectifs écologiques et économiques, l’éco-conception tend vers des valeurs sociales à travers deux axes principaux : l’accessibilité physiologique et l’accessibilité matérielle.

Le premier concerne les personnes en situation de handicap mental ou physique. Plus une page est complexe, moins elle sera comprise par les outils existants (lecteur d’écran, commande vocale…). Les individus atteints de déficiences cognitives auront plus de facilité à naviguer sur un site éco-conçu proposant un nombre réduit d’actions, sans éléments superflus.

Tous les internautes du monde ne sont pas égaux face à l’obsolescence, c’est pourquoi l’accès au service digital depuis des supports ou des réseaux considérés comme dépassés est primordial. La réduction du poids logiciel permet l’accès depuis des appareils anciens, dans des régions disposant d’une couverture réseau faible.

L’éco-conception conséquente à l’UX : l’exemple de trainline.fr

Trainline (anciennement Captain Train) est un service conçu en 2009 suite à la perte du monopole de vente de billet de train que tenait la SNCF et l’ouverture à la concurrence. Souvent cité comme référence en termes d’UX, la startup française à l’origine de ce site le définit ainsi :

“Captain Train est un site internet de vente de billets de train. Juste des billets de train. Pas de voyage en avion. Pas de location de voiture. Pas de séjour en hôtel. Pas de publicité.”

On y retrouve les principes de sobriété et de frugalité utilisés ici comme un positionnement pour concurrencer la SNCF sur la vente de billets.

Faisons une comparaison rapide entre trainline.fr et voyage-sncf.com. Les deux sites répondent au même besoin : réserver un billet de train. Le traitement de l’information et les fonctionnalités proposées diffèrent cependant.

comparatif de l'éco-conception

Trainline.fr pèse près de la moitié de voyage-sncf.com (6,97 Mo par rapport à 12,02 Mo). Cela est possible grâce à une simplicité ergonomique sur trainline.fr qui propose moins de fonctionnalités et de contenu tout en remplissant sa tâche efficacement.

Contrairement à voyage-sncf.com, trainline.fr ne propose jamais d’offres commerciales supplémentaires ni de publicité. Le site concentre tout son contenu vers la finalisation de l’achat. Le temps moyen que l’utilisateur passera sur trainline sera plus court que sur voyage-sncf et génèrera donc moins de pollution.

En comparant les pages sur l’outil en ligne ecoindex.fr, on remarque également que trainline.fr comporte 520 éléments contre 4290 pour voyage-sncf.com. Ce rapport de 1/8 souligne le travail de frugalité que s’est imposé trainline.fr dans la conception de son service.

Concevoir écologiquement à son échelle

L’éco-conception est devenue aujourd’hui une préoccupation majeure pour les GAFA, soucieux d’améliorer et d’accélérer notre expérience de navigation via des optimisations UX permanentes afin de maximiser notre consommation de contenus sur internet. Cette démarche rejoint celle de Google pour un web plus rapide et plus performant. Facebook a pour sa part économisé la construction d’un data center et divisé le poids de ses requêtes par deux simplement en changeant son architecture de données.

L’impact écologique de ce genre de décision chez les géants du web est colossal. Mais le succès de l’éco-conception, comme pour toute démarche écologique, implique une prise de conscience globale de tous les acteurs et son inscription durable dans tous les processus de création et de refonte de services digitaux. Tous les services digitaux sont compatibles avec l’éco-conception.

Les objectifs à atteindre et les mesures s’échelonnent selon la complexité de votre site ou application et les moyens dont vous disposez. Vous pouvez tester la performance environnementale de votre site grâce aux outils écoindex.fr et ecometer.org et commencer à appliquer les pratiques conseillées sur le référentiel Opquast dédié. N’hésitez pas à vous inspirer des études de cas proposée sur le site du Pôle Eco-conception et dans le livre blanc sur l’éco-conception des services numériques réalisé par l’AGIT.

Les avantages de l’éco-conception

L’éco-conception n’implique pas que des contraintes et des compromis. Cette démarche présente de nombreux avantages pour la société qui l’entreprend. En premier lieu, elle permet une réduction de l’empreinte environnementale, une valeur ajoutée de plus en plus appréciée des consommateurs. En limitant la conception aux fonctionnalités essentielles, on obtient un service qui se démarque de ses concurrents en leur proposant une expérience simple d’utilisation et efficiente.

La réduction des coûts est également un argument en faveur d’une conception écologique, en particulier pour la conception d’un produit où elle permet de réduire les dépenses en matière première. Dans le cas d’un service digital, la suppression de fonctionnalités superflues permet de limiter les coûts de développement et d’infrastructure.

Les limites de l’éco-conception

Le principal frein à la conception écologique généralisée est aujourd’hui le manque d’expertise et de temps alloué à la démarche. Les outils de gestion de projet actuels permettent d’identifier des axes d’amélioration mais l’on n’en trouve pas encore pouvant organiser une démarche d’éco-conception dans sa globalité.

D’autre part, l’audit et l’optimisation à posteriori demandent plus de temps et d’efforts qu’une éco-conception pensée dès la création du service.

On peut regretter que dans un grand nombre de projet éco-conçus, les chefs de projet soient les seuls acteurs et garants de cette approche. Il faut que toutes les parties prenantes participent à la démarche et adaptent leur organisation et leur mode de travail suite à une réunion de cadrage en amont du projet. Un volet de bonnes pratiques écologique peut s’intégrer dans les formations de nombreux métiers et faire renter définitivement l’éco-conception dans les usages.