Les alicaments, une nourriture pour nous soigner ?

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Les aliments sont porteurs de deux fonctions principales : apporter des nutriments nécessaires à l’organisme, et lui procurer du plaisir par leur goût ou encore leur odeur. Les alicaments sont des aliments auxquels on attribue de surcroît des vertus pour traiter ou pour prévenir différentes maladies.
Ce néologisme est porteur d’espoirs, mais aussi de critiques provenant du monde scientifique. Quelles sont les pistes actuellement étudiées par le secteur agroalimentaire ? Pourrons-nous un jour nous soigner avec le contenu de notre réfrigérateur ?

Un enjeu actuel

La défiance des consommateurs à l’encontre des industries de l’alimentation ne semble pas diminuer suite aux nombreux scandales sanitaires qui ont émaillé le secteur récemment. Une enquête récente d’IPSOS avance qu’environ 76% des Français seraient inquiets au sujet de leur alimentation. Dans un contexte plus général de pollution aux produits phytosanitaires, de cultures OGM et autres critiques concernant l’élevage animal, certaines entreprises cherchent à miser sur les alicaments, ou aliments fonctionnels. Dans l’Union Européenne, près de 200 sociétés, y compris des géants de l’agroalimentaire comme Nestlé ou Danone, commercialisent d’ores et déjà des alicaments. Ils peuvent se retrouver sous toutes les formes : produits laitiers, boissons, fruits et légumes frais…

Aujourd’hui les avancées technologiques, couplées à un intérêt grandissant pour le bien-être émanant notamment des populations néorurales, permettent de fabriquer toutes sortes de produits visant à procurer des bienfaits sur la santé du consommateur : digestion facilitée, perte de poids, renforcement du système immunitaire ou encore réduction des problèmes cardio-vasculaires.

Les alicaments : des alliés de poids contre la malnutrition ?

Les premiers alicaments ont été imaginés par des chercheurs afin de compenser les nombreuses carences présentes chez les populations malnutries.

Le riz doré, dont les prémices remontent aux années 80, est un exemple frappant d’aliment voué à améliorer la santé des individus le consommant. En effet, il s’agit d’un riz génétiquement modifié qui va être capable de synthétiser du bêta-carotène, molécule précurseur de la vitamine A. Cette vitamine est absolument nécessaire à l’organisme, une carence pouvant amener à la cécité. N’étant présente que dans les produits d’origine animale et dans des quantités moindres chez certains végétaux, elle fait l’objet de sévères carences chez de nombreuses populations autour du globe. En consommant du riz doré, les apports quotidiens en vitamine A sont restaurés à une valeur recommandée.

Le riz est par ailleurs déjà présent en quantité dans le régime alimentaire de nombreuses personnes, étant l’aliment de base en Asie ainsi que dans de nombreux pays d’Afrique. Aujourd’hui, cette variété OGM de riz, trop coûteuse, est encore en phase de développement, afin d’être un jour cultivable à grande échelle.

D’autres espèces végétales, comme le soja ou le manioc, sont également étudiées et modifiées. Dans le but de réduire les carences en fer, malheureusement trop répandues dans certaines populations, on peut introduire un gène dans ces plantes à intérêts agronomiques pour réduire leur teneur en phytates. Ces molécules sont en effet responsables d’une diminution de l’absorption du fer par l’organisme. Les carences en fer pouvant mener à des anémies aux conséquences très lourdes (problèmes cardiaques et digestifs, œdèmes, etc.), il est simple de mesurer à quel point ces produits modifiés pourraient avoir un impact positif sur la santé de milliers de personnes dont les régimes alimentaires ne peuvent couvrir les apports en fer recommandés.

Un dilemme se pose alors : est-il moral de s’opposer à des cultures génétiquement modifiées si celles-ci permettent de préserver des milliers de vies ? De nombreuses ONG comme Greenpeace s’interrogent encore aujourd’hui sur cette problématique.

Quelle place pour les alicaments dans notre quotidien ?

Les recherches concernant les aliments médicaments ne s’arrêtent pas au domaine humanitaire. Elles ne s’effectuent pas seulement dans les laboratoires universitaires : des géants de l’agronomie comme Monsanto ou DuPont se positionnent également sur ce marché qui devrait être fructueux à l’avenir. Leurs produits respectifs visent le grand public, de plus en plus soucieux des effets délétères d’une alimentation trop riche. Ces deux entreprises travaillent sur le soja, une des semences les plus génétiquement modifiées au niveau mondial : 70% de la production mondiale est en effet constituée de plants OGM.

Leur objectif est de produire du soja enrichi en acides gras de type oméga-3, retrouvés principalement dans les poissons gras comme le saumon, la sardine ou encore le hareng. Menacés par la surpêche, hautement pollués aux métaux lourds tels que le plomb et le mercure, ces espèces marines ne sont en effet plus à même d’assurer un apport suffisant en oméga-3 à une population mondiale en pleine explosion démographique. Les semences modifiées contiennent également moins d’acides gras saturés, susceptibles de dégrader le système cardio-vasculaire en augmentant le taux de LDL, plus communément appelé « mauvais cholestérol ».

Ces plants de soja modifiés sont d’ores et déjà cultivés aux Etats-Unis, et leur exportation a été approuvée dans plusieurs pays comme le Canada, la Chine ou encore l’Australie. Outre le manque de recul que nous avons concernant l’impact de ces produits sur notre santé, ils soulèvent différentes questions environnementales : que se passera-t-il si ces semences, transportées de manière naturelle, s’implantent et se développent dans d’autres milieux ? La solution généralement apportée pour les organismes génétiquement modifiés est de produire des animaux ou des plantes stériles. Mais ces plants, conçus pour être particulièrement résistants à différentes menaces comme les insectes ou la sécheresse, ne trouveront-ils pas un moyen de se développer malgré tout ?

D’autres préfèrent miser sur des organismes vivants. Les produits laitiers sont de loin la forme privilégiée des alicaments sur le marché aujourd’hui, et beaucoup utilisent le même type d’ingrédient : les probiotiques. Ce marché est estimé à environ 100 millions d’euros en Europe. Les probiotiques sont, selon l’OMS, des micro-organismes vivants, bactéries ou levures, qui exercent en quantité suffisante une action bénéfique sur l’hôte qui les ingère. Les produits enrichis aux probiotiques pullulent sur le marché : yaourts à boire (Actimel, Yakult) ou en pot (Activia), levure de bière en poudre… Les plus anciens existent sur le marché depuis une vingtaine d’année et utilisent ces allégations de santé pour vendre. Récemment, une commission de l’Union Européenne a mis en doute l’efficacité de nombre de produits, qui risquent de ne plus pouvoir mettre en avant leurs supposés effets thérapeutiques, notamment sur le bien-être du système digestif.

Certaines entreprises parient quant à elles sur des produits novateurs et très originaux. Leur provenance peut parfois être particulièrement surprenante. HPE ingredients, par exemple, est une start-up française récente lauréate du Grand Prix de l’Innovation au Salon de l’Alimentaire. Elle a été récompensée pour son produit Helipept, qui est un extrait naturel de chair d’escargot. On retrouve en effet dans celle-ci une enzyme pouvant réduire de manière significative la pression artérielle. Commercialisé sous forme de poudre, Helipept peut être utilisé en alimentation humaine mais aussi animale, en tant que complément alimentaire. Reste à savoir si le public sera au rendez-vous malgré la provenance originale du produit.

Quel rapport bénéfice-risque pouvons-nous en tirer ?

Les alicaments possèdent sans l’ombre d’un doute un grand potentiel pour le marché alimentaire de demain. Cependant, il y a un sérieux manque d’informations et de recherches concernant la balance risque-bénéfice de ces produits : les effets thérapeutiques voulus sont-ils obtenus sans contreparties négatives ? L’efficacité de ces produits est-elle suffisante pour prendre des risques ?
De nouvelles réglementations vont probablement faire leur apparition avec le développement des alicaments, comme pour toute innovation majeure dans l’alimentation. La réglementation pourrait rester souple ou bien provoquer, de manière semblable aux cultures OGM, une réduction de leur développement en France et en Europe. Les Etats-Unis, pour leur part, ont d’ores et déjà un marché assez développé, porté notamment par la législation beaucoup plus souple sur les cultures OGM.

Le régime alimentaire est de manière certaine déterminant sur l’état de santé des consommateurs. Les alicaments pourraient permettre de le compléter, d’apporter de nouvelles molécules intéressantes comme nous avons pu le voir avec Helipept, mais ils ne représentent pas la solution miracle si séduisante aux yeux de ceux qui ont des difficultés à changer leurs habitudes alimentaires.
Bien que les consommateurs soient plutôt ouverts au principe des alicaments, porteurs d’une image de santé et de bien-être, leur défiance générale en ce qui concerne l’industrie agroalimentaire touche également cette nouvelle branche. 75% des aliments nouvellement commercialisés sont retirés du marché sous deux ans, et ce pourcentage est encore plus élevé pour les alicaments, qui rencontrent des difficultés supplémentaires de développement et de marketing. Une intensification des études scientifiques portant sur les alicaments est donc requise, afin d’informer les consommateurs sur les effets secondaires de ces produits, ainsi que sur l’efficacité de ces derniers. Ces recherches peuvent être à double tranchant pour les entreprises : une étude favorable pourrait booster leurs ventes, mais à l’heure actuelle les différentes commissions européennes d’évaluation jugent que seuls 20% des aliments présentés comme bénéfiques pour la santé le seraient réellement.