webleads-tracker

[Forum des futurs 2018] Les nouvelles frontières de la prospective

Temps de lecture : 12 minute(s)

La deuxième et dernière journée du Forum des Futurs organisée par Futuribles abordait des sujets sous un angle complètement différent. A partir de sujets aussi variés que l’intelligence artificielle, le design ou les nouveaux écosystèmes, cette journée interrogeait ouvertement les pratiques en prospective et comment les renouveler. Comme elle entrait en résonance avec nos préoccupations actuelles sur notre pratique professionnelle, Backstory a tendu son oreille aux divers échanges qui ont eu lieu.

Cette session s’ouvre sur une introduction de Joël de Rosnay qui nous rappelle que penser le temps long devient un exercice de plus en plus compliqué, pour deux raisons principalement. Tout d’abord, la convergence des technologies constitue pour nos sociétés un enjeu majeur qui amène de véritables ruptures qu’elles soient sociétales, sociales ou politiques et ensuite, la réappropriation sociétale de ces mutations technologiques biaise notre vision, nous forçant à avoir une attitude de plus en plus présentielle. Pour ces deux raisons, il est difficile à la prospective d’imposer une réflexion au long cours : « Penser les évolutions technologiques est une chose. » dit-il, « mais il faut savoir comment la société va se les approprier. » Et ce dernier point est un exercice de plus en plus délicat pour tout prospectiviste qui se respecte. La prospective traditionnelle ne fonctionne plus car elle est trop cartésienne, analytique et séquentielle et face à l’accélération exponentielle du monde, elle ne peut plus appréhender sa complexité.

Pour ce faire, des solutions existent et notamment des systèmes de simulation extrêmement puissants. Ces outils utilisés avec de nouvelles approches méthodologiques, comme la prospective systémique par analyse convergente des tendances que Joël de Rosnay a mis au point en même temps que l’analyse systémique, permettent d’élaborer des scénarios plus convaincants.

Mais pour Joël de Rosnay, l’important est de savoir mesurer les dangers qui nous guettent et de surveiller de près certaines tendances : « il est toujours plus facile de prévoir des drames et des catastrophes que de savoir quoi faire pour les éviter. » Ainsi, pour lui, l’idéologie transhumaniste est dangereuse car individualiste, égoïste et narcissique. Il faut au contraire un hyperhumanisme qui est une intelligence et une éthique collective. Il avait précisé ce concept dans un entretien à l’Obs : « Imaginons que l’espèce humaine parvienne à faire un saut quantitatif et qualitatif, au-delà du transhumanisme, vers ce que j’appellerai l’hyperhumanisme. Au-delà d’une « philosophie » qui se concentre exclusivement sur l’individu et semble dénier à la collectivité les capacités d’évoluer en complémentarité et en symbiose avec les machines numériques et l’intelligence artificielle, c’est, au contraire, vers la symbiose intégrée et collective que doit se diriger l’humanité. Et c’est là tout le défi que devront relever les Terriens du IIIème millénaire. »

Il termine sa prise de parole en affirmant ceci : « Je ne crois pas en la singularité de l’IA, que je nommerai plutôt une intelligence auxiliaire, mais je crois au réseau des humains par la prise de conscience d’une intelligence collective dont nous sommes tous les neurones pour aller vers un futur souhaité. »

Anticiper les changements, quelles sont les promesses de l’IA ?

Thomas Solignac, CEO de la start-up Golem.ai, nous rappelle comment on doit aborder l’IA de manière simple et sans fantasmes. On ne va pas apprendre à une calculatrice de faire comme les humains, c’est à dire se tromper, compter les retenues, etc. mais on trouver un moyen pour que le résultat soit juste à chaque fois. L’IA ne va donc pas remplacer tous les comportements humains, mais on peut être étonné de ce qu’elle peut faire, par ailleurs.

En ce qui concerne l’interaction homme-machine, la voix prendra de plus en plus de place. En sémantique, lorsqu’on entraine une machine (machine learning), on obtient de bons résultats avec les conversations simples, mais dès que ces dernières deviennent élaborées, les échanges deviennent plus compliqués. Il y a de bonnes raisons à cela que n’expliquent pas le jeune entrepreneur. En effet, converser oralement avec une machine aujourd’hui est une véritable illusion. Prenons l’exemple des assistants vocaux comme Alexa ou encore Google Home. Pour qui s’intéresse à ces deux produits, on aura vite remarqué que converser avec un des deux peut vite se révéler frustrant. En fait, on ne peut par échanger normalement avec une machine, dans une conversation fluide. Comme l’explique Julias Velkovska, sociologue, dans une interview donnée au LINC, le laboratoire du CNIL : « la retranscription de la parole humaine en texte exploitable par le système, n’est pas toujours efficace, y compris pour des requêtes simples comme demander la météo. Les utilisateurs doivent parfois répéter leurs énoncés plusieurs fois pour se faire comprendre, ce qui peut les conduire dans certains cas à abandonner l’usage du système. Dans les cas où ils persévèrent, ils s’engagent dans un véritable « travail de l’utilisateur », lié à la gestion de l’interaction et à son sens.»

Et comme l’a très bien expliqué Joël de Rosnay dans son introduction, dans l’état actuel de l’art, l’intelligence artificielle n’est qu’une intelligence auxiliaire et cette réalité est d’autant plus vraie (et vérifiable) avec les assistants vocaux. L’IA peut-elle donc nous aider à anticiper, aujourd’hui ? La réponse est clairement négative.

En revanche, peut-elle nous aider à anticiper les actions des citoyens et particulièrement à anticiper les actes de délinquances et criminels, comme les cambriolages ? Le Colonel Laurent Collorig, directeur du programme « Analyse décisionnelle » au service central du renseignement criminel de la Gendarmerie, nous présente ses outils d’anticipation de la criminalité. A partir des données recueillies partout en France, la Gendarmerie a ainsi dressé une carte de la criminalité en France et l’a analysée. Cette carte dynamique qui est mise à disposition des différents commandements permet d’anticiper des évolutions de la délinquance dans deux domaines : le vol d’automobile et les cambriolages. Elle se présente sous la forme d’une carte avec des zones de chaleur et d’une courbe d’évolution. La précision va jusqu’à la rue, voire le pâté de maison, et les prévisions sont réactualisées quotidiennement.

Selon le Colonel, le modèle prédit l’évolution des faits à environ 85%.

Des initiatives de ce genre sont monnaies courantes, surtout aux Etats-Unis, où des programmes similaires existent déjà. Ils ont pour nom Predpol ou Hunchlab et sont eux aussi des outils de police prédictive. A la différence de l’outil de la Gendarmerie Nationale, ils sont les produits d’entreprises privées. Nous sommes donc confrontés ici à des boîtes noires qu’on a du mal à interpréter et à comprendre. Tout l’enjeu ici est donc, comme le dit le philosophe Bruno Latour, de prendre le pli de ces technologies pour révéler leur opacité.

Ces outils font naturellement penser au film Minority Report. Et la question de Joël de Rosnay est sans ambiguïté : « est-ce qu’on se dirige vers une société à la Minority Report ? Peut-on envisager d’arrêter un « criminel » avant qu’il ne commette son acte ? » Le Colonel se défend de l’analogie avec le film de Steven Spielberg car leur outil s’inscrit dans un cadre juridique précis et rappelle que la France est un état de droit. « La Gendarmerie, souligne-t-il, s’interdit d’utiliser les prévisions dans un but d’arrêter les personnes en flagrant délit. » L’idée est plutôt de s’en servir comme outil d’aide à la dissuasion en patrouillant dans les zones où l’infraction risque de se produire.

Que peut faire le design pour le futur ?

Ruedi Baur, designer et animateur de Civic City, a aujourd’hui l’intime conviction qu’on ne peut plus concevoir le design, en tant que discipline, sans prendre en compte les tendances de long terme et les enjeux civiques. Sa préoccupation principale est comment le design peut-il aborder les problèmes d’aujourd’hui en tenant compte de ceux d’après-demain ?

Sa réflexion s’articule autour de trois questions principales : quelles implications peut avoir le design dans la critique des structures dominantes et dans la proposition de modèles organisationnels radicalement différents, rendus possibles grâce aux technologies de l’information ? Peut-on imaginer une approche du projet plus collaborative, un design permettant de mieux tirer profit de l’expérience qu’ont leur citoyen de leur milieu de vie, à l’image ce que propose le design des politiques publiques ? Le designer doit-il assumer des rôles tels que celui de catalyseur dans les processus décisionnels ou même d’avocat de l’usager ? Le design a un rôle à jouer pour créer un espace de résistance et présenter des solutions pertinentes aux enjeux écologiques.

En tant qu’agence spécialisée en design de services et innovation publique, nous mettons des réserves aux propos de Ruedi Bauer. Le design thinking, l’approche UX ou encore le design éthique répondent déjà à ses interrogations. Dans le digital, certaines entreprises se sont approprié ces méthodes et ont compris le rôle central du designer.

Benoît Millet, fondateur du Labo du Design, s’intéresse particulièrement au design des produits alimentaires. Pour lui, les designers ont une responsabilité : rendre le futur désirable, pour que le produit ou le service se vende. Le design, dès sa naissance, est un métier qui rend visible les choses qui ne sont pas encore visibles et intègre ainsi à la lettre la citation de Paul Klee : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».  

Cependant, le design tel que le définit Benoit Millet est, avant tout, un design de produits, volumiques où le travail sur les formes est, en effet, important. Dans d’autres domaines du design et notamment dans le design numérique, le designer est, avant tout, un concepteur : son travail est de concevoir un produit ou un service, le rendre attrayant n’est qu’une partie de son travail. Chez nous, la dimension ergonomique, centrée utilisateur, est une valeur intrinsèque. Le corollaire prospectif est exercé bien en amont, lors de phases de réflexions avec le client, en entretiens et en ateliers.

De même lorsqu’il rappelle que l’un des actes fondateurs du design est le Bauhaus, cette école d’art allemande, qui a produit des objets « pour des gens qui n’existaient pas encore » (citation de Gilles Deleuze), ça ne concerne pas l’ensemble du design.  Pour lui donc, le design inclut de fait la prospective, avec une dimension humaine. « Au cœur du design, dit-il, les relations humaines ! Le design considère une personne dans la pluralité de sa personne. »

L’enjeu pour un designer, spécialisé dans le design alimentaire, est de se poser les bonnes questions et notamment comment nourrir le monde en 2050 ? Ça passe par une démarche systémique (voir schéma ci-dessous) abordant l’ensemble des dimensions du projet sur lequel on travaille. Pour ça, il s’aide principalement de l’approche de design thinking pour poser les questions et les enjeux de sa démarche design.

nouvelles frontières de la prospective

Dans son domaine, toutes les avancées que l’on voit apparaître comme l’imprimante 3d alimentaire, les insectes ou les fermes urbaines véhiculent des conceptions qui posent question et principalement, sur comment on va vivre, se nourrir, interagir avec les autres dans leur environnement. Le designer porte en lui aussi une dimension éthique. Il rappelle ainsi : « En 2018, on meurt moins de famine que de maladies liées à la consommation alimentaire. »

La dernière intervention sera celle d’Estelle Harry, co-fondatrice du collectif Design Friction, qui nous présente une méthodologie de prospective par le design : le design fiction.

Cette nouvelle pratique d’origine anglo-saxonne a environ 10 ans. Elle interroge les enjeux sociétaux, sociaux, technologiques, politiques et économiques pour éclairer les enjeux du futur.  Il existe à ce stade une galaxie de termes concomitants qui peuvent désigner le design fiction, comme par exemple, le design spéculatif ou le design critique.

Le design fiction a pour volonté d’inspirer de nouveaux imaginaires liés au futur de manière non-prédictive et non-prescriptive. Il cherche à ouvrir des perspectives afin d’en débattre pour questionner les différentes directions que nous prenons aujourd’hui.

Avec quelques exemples, Estelle Harry nous montre le champ d’application que peut aborder le design fiction. Premièrement, il réfléchit à l’échelle du quotidien : et si en 2025 il était possible de choisir le moment de sa mort ? Chaque personne serait équipée d’une montre d’euthanasie, Soulage. Une fois sa décision prise, il a 24h pour arrêter le processus s’il change d’avis ; deuxièmement, il s’attarde sur les failles technologiques : que se passerait-il si votre machine intelligente apprenait de travers ? ; et enfin, il s’intéresse aux détournements d’usage et aux usages inattendus (voir vidéo ci-dessous).

Uninvited Guests from Superflux on Vimeo.

Le design fiction s’exerce avant tout en ateliers de co-création, pour créer des espaces de débat qui incluent le plus de parties prenantes possibles. Il a pour objectif de questionner les discours sur l’innovation par un regard critique et décalé. Ce petit pas de côté est essentiel pour imaginer un futur souhaitable, voire préférable.

Quid des communautés prospectives ?

L’avant-dernière table ronde de la journée interroge différentes communautés prospectives sur leurs pratiques et/ou comment les instigateurs ont été amenés à créer des projets sur le sujet au sein de leur organisation. Quatre projets ont été présentés mais nous nous attarderons sur deux en particulier : le Space’ibles du CNES (le centre national d’études spatiales) et le Carrefour des innovations sociales.

Le Space’ibles est un laboratoire de prospective du CNES, fondé et animé par Murielle Lafaye, dont l’objectif est de créer des communautés autour des grands enjeux sociétaux pour rendre les futurs de l’espace « désirables et souhaitables ».  Elle nous explique que l’espace est re-devenu un domaine stratégique en mutation accélérée. L’arrivée de nouveaux acteurs, privés eux, a re-battu les cartes. On appelle ce nouvel intérêt, voire ce nouveau paradigme, pour l’espace, le New Space. Le Space’Ibles a été créé en 2017 pour augmenter la capacité d’anticipation, en créant des synergies entre les principaux acteurs de cette nouvelle réalité spatiale. Il regroupe 60 organismes dont les 2/3 sont des entités qui ne travaillent pas dans le spatial.

Murielle Lafaye nous rappelle que 70 pays ont des satellites en service, qui posent des enjeux croissants, notamment en termes de déchets. Réfléchir à ces enjeux est l’objectif de la communauté. Elle travaille actuellement sur quatre grands axes : vivre et produire dans l’espace, enjeux éthiques et juridiques de la conquête spatiale, évolution du rôle des agences et les besoins d’Espace de nos sociétés futures.

Ces groupes de travail ont donc pour ambition de présenter des axes de réflexion prospectives pour accompagner les agences spatiales. Murielle Lafaye conclut sa présentation par une véritable projection dans le futur : « D’ici à 30 ans, 3000 personnes pourraient vivre et travailler dans l’espace. »

La deuxième communauté prospective présentée est celle du Carrefour des Innovations Sociales. Cette plateforme digitale est hébergée par la Fonda et propulsée par le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET). Cette nouvelle communauté a pour ambition de recenser toutes les innovations sociales en France en regroupant les innovations agrégées par une multitude d’acteurs (ministères, associations nationales ou locales, fondations, institutions publiques, etc.) sur une seule et unique plateforme.

Yannick Blanc, son représentant, rappelle que contrairement aux idées reçues la société française est particulièrement active sur le plan associatif : « le taux de participation des Français a été multiplié par 2,5 entre 2002 et 2017. » (en fait, le taux de participation des bénévoles est passé de 28% en 2002 à 43% en 2017, page 160 du rapport Prouteau). Les grands réseaux associatifs se sont rendu compte que le monde changeait plus vite qu’eux et qu’ils avaient besoin de la prospective pour les aider à comprendre les transformations et à les intégrer.

Dix mois après, la plateforme a déjà recueilli 13000 innovations sociales qui se présentent sous la forme d’une simple fiche projet.

Et finalement, quelles sont les nouvelles frontières de la prospective ?

Cette toute dernière table ronde réunissait des prospectivistes pour faire un état des lieux et présenter de nouvelles démarches en prospective.

Aujourd’hui, la prospective en France s’exerce de deux manières, en grande entreprise et au niveau étatique. Cécile Wendling, directrice de la prospective chez Axa France, constate par sa pratique quotidienne de la prospective qu’on voit trop l’avenir par le prisme du progrès technologique parce qu’il est trop difficile d’anticiper les changements sociaux. C’est pour elle une erreur car ça induit une réflexion trop court-termiste, alors que la prospective s’inscrit dans le temps long. Par ce décalage, elle constate que la pratique prospective en grande entreprise est un sport de combat. Elle a donc créé une méthode 3D pour en faire : Décalé, il faut porter un autre regard ; Désaccord, il ne faut pas hésiter à aller parfois à contre-courant ; Débrouille, on travaille avec de petites équipes avec peu de moyens.

La prospective est-elle véritablement un sport de combat ? Dans une moindre mesure, Bruno Hérault, directeur du Centre d’études et de prospective du ministère de l’Agriculture, constate la même chose. Tout s‘accélère depuis quelques années mais le ministère dispose d’outils de plus en plus performants pour étudier des laps de temps bien plus importants. Cependant, si la prospective a toute sa place au sein de l’appareil d’État, elle est cachée, ensevelie par les doutes, qui sont nourries par des questions sur la capacité du politique à appréhender correctement les défis et par la multiplication des acteurs. Le Commissariat Général du Plan n’existe plus et ça se ressent. Cette institution publique fut l’épicentre de la définition de la stratégie et de l’action de l’Etat. Sous l’impulsion de Pierre Massé, Commissaire Général du Plan sous de Gaulle, la prospective française fit son entrée au CGP pour compléter sa fameuse méthode. Pour autant, Bruno Hérault milite pour « une prospective de la connaissance, épistémologiquement construite et qui s’appuie sur des savoirs avérés. Nous avons besoin de sociographie, de démographie et de géographie pour établir une prospective solide. »

Vision qui se heurte à celle de Riel Miller, directeur de la prospective au sein de l’UNESCO. Il trouve la position de Bruno Hérault arrogante. Il lui oppose une construction du futur fondée sur la libération de notre créativité. En Occident, on continue de prétendre à tout vouloir et pouvoir maîtriser. Nous devons dépasser ce stade et c’est là que sa méthodologie « Littéracies du futur » (Future Literacies en anglais) intervient. Avant de prétendre de vouloir améliorer l’avenir, il considère qu’il faut changer le présent. Or pour entreprendre ça, nous devons nous libérer des schémas de pensée actuels trop rigides. Cette attitude nous empêche d’accepter et d’embraser l’improvisation et la spontanéité. Cette libération de notre créativité permettrait d’anticiper les futurs possibles et notamment de sortir de cette approche autocratique, menée tambour battant par les transhumanistes et autres Elon Musk, qui colonise le futur de nos enfants.

Et cette approche entre en résonance avec celle de Daniel Kaplan, co-fondateur de la FING. Au début de l’année 2018, il a lancé l’Université de la pluralité avec une cinquantaine de personnes aux horizons très variés et de tous pays : designers, écrivains de science-fiction, artistes, prospectivistes, entrepreneurs… autour d’une idée simple : s’aider de la fiction pour imaginer demain. Il est parti d’un simple constat : « on sait très bien raconter pourquoi ça ne va plus, mais on n’arrive pas à imaginer la suite, on entre dans un état de sidération face à ses situations qu’on ne maîtrise plus. » L’université de la pluralité nous invite donc à développer notre capacité à créer de la fiction, qui est naturellement un terrain d’échanges puisque personne n’y détient la vérité. L’idée n’est donc pas de créer un seul et unique grand récit du futur mais de créer et de partager une multitude d’histoires, grâce aux imaginaires, issues des quatre coins de la planète. 

En conclusion

Ces deux journées ont permis de dresser un panorama de tendances de fond et de réfléchir à la prospective de demain. Et si chaque intervenant a pu apporter un bout de réponse aux questions posées par Futuribles, la grande question de fond sur l’avenir de la prospective n’a pas été tranchée et reste entièrement posée. Doit-elle être au cœur de la stratégie des entreprises et des territoires ? Les tenants de notre tradition cartésienne française vous répondront positivement, mais comme le rappelle Joël de Rosnay, ils ont du mal à appréhender la complexité des sujets et de l’environnement actuel, très mouvant, des entreprises. A l’heure de la singularité et du changement climatique, thèmes principaux de ces deux journées, la prospective, discipline occidentale par excellence, doit s’ouvrir à d’autres pensées et à d’autres pratiques. Et attention à ne pas tomber dans le syndrome du big data, comme seul horizon indépassable, ses outils ne sont que des outils de prévision, ils ne modélisent pas le futur. Et on se rend compte, par l’expérience des smart cities, que les algorithmes déshumanisent à outrance et n’aident en rien les politiques à prendre les bonnes décisions. La FING (la Fondation Internet Nouvelle Génération) était même parvenue à la conclusion, dans sa grande étude Audacities, que le numérique rendait la ville ingouvernable.

La technologie est donc devenue un biais cognitif puissant qui, aujourd’hui, pollue nos imaginaires. Comment s’en débarrasser ? Le design fiction est une solution intéressante dans sa dimension critique et dans sa réappropriation spéculative. Elle peut être un outil intéressant pour remettre l’humain au centre des préoccupations du futur, en détournant les usages ou en imaginant d’autres. Son objectif de créer un monde qui n’existe pas (encore) est une première étape pour renouveler, en partie, nos pratiques prospectivistes. Mais elle n’est pas suffisante, si on veut que la fiction devienne un vecteur de transformation des entreprises, elle doit s’ouvrir à d’autres paradigmes littéraires, artistiques, historiques, politiques, culturels et sociaux. Bref, en résumé, s’ouvrir au monde et surtout aux citoyens. Une bonne histoire se raconte toujours à plusieurs, en impliquant un maximum de personnes, comme le proposent les initiatives de Daniel Kaplan et Riel Miller.