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Les systèmes urbains cognitifs ou l’utopie de l’entreprise urbaine ?

Temps de lecture : 6 minute(s)

Les systèmes urbains cognitifs (SUC) sont des modèles architecturaux et organisationnels visant à offrir une effervescence culturelle et créative à un espace donné. Le mot clef étant l’innovation, l’architecture de ces lieux est intégrée à une logique d’urbanisme la promouvant. Mais comment obtenir de ces territoires des tissus sociaux et économiques viables et durables ?

Un subtil mélange d’architecture, d’urbanisme et de technologie

La démarche des SUC se veut donc plus globale, ou en tout cas plus étendue en termes d’espace et de compétences que les autres tiers-lieux. Les SUC peuvent être vus comme une addition cohérente de bâtiments dédiés à la création, tels que les living labs et les fab labs. Il y a alors tout un urbanisme de l’innovation dans lequel les concepteurs doivent mettre à disposition assez de mixité, de densité et de re-créativité à l’usage des makers. De plus, les architectes ont pour objectifs d’attirer une population professionnelle aussi hétérogène que possible. Ces lieux se veulent des places fortes de l’innovation en s’extrayant des espaces de spécialisation (les technopoles) pour engendrer une effervescence créative.

En effet, que ce soit pour se spécialiser dans une production artisanale (Porcelaine de Limoges) ou intellectuelle (Ecole de Palo Alto), de tout temps des espaces urbains d’excellence se sont créés à travers le monde. De nos jours, les SUC tentent d’optimiser l’urbanisme afin de produire un lieu de création optimal à l’usage de l’artiste. GIANT (Grenoble Innovation for Advanced New Technologies), le SUC de Grenoble, tente d’organiser les rencontres novatrices entre des chercheurs, des artistes, des designers et des ingénieurs. Il est possible d’observer à travers un tel exemple une démarche équivalente à ce qu’est la Villa Médicis dans le milieu plus traditionnaliste de l’art. En effet, depuis plus de trois siècles, ce lieu est la destination de rêve des grands artistes et des historiens de l’art. Il permet aux plus grands spécialistes de se retrouver autour de thématiques et d’avoir tous les moyens à disposition pour accomplir leurs projets. C’est ce que les SUC cherchent à réussir avec pour acteurs les start-ups les plus innovantes de leurs pays, à l’exception notable qu’il y a un raisonnement par projet et non plus par domaine de compétence. Le progrès offert par les systèmes urbains cognitifs est justement cette mixité au sein de la prospective créative.

L’utilisateur au centre de la démarche

À Barcelone, le projet 22@ met à disposition des entreprises, l’espace urbain afin d’étudier en situation réelle, sur la population de la ville, les technologies en phase de pré-commercialisation. Des capteurs sont par exemple installés sur des lampadaires qui détectent la présence de passants, sur des poubelles afin d’optimiser la collecte des ordures ou encore sur des places de parking pour que les conducteurs identifient immédiatement les places disponibles. Cette façon de procéder améliore la collecte de données et favorise la réalisation d’infrastructures mettant l’utilisateur au centre de la démarche de création. La participation de tous aux projets d’intérêts communs est un des moyens les plus utilisés pour créer un environnement stimulant pour tous et permettre une émulation créative. De plus, il faut noter un usage centré sur l’utilisateur de la collecte de données, avec une restitution immédiate qui peut rassurer l’usager. Ils sont prévenus des études misent en place par les entrepreneurs et peuvent choisir d’y participer ou non. La proximité géographique entre les habitants et les start-ups donne ensuite la possibilité de réaliser des expériences avec les produits ou services en phase de pré-commercialisation. Les citadins sont donc parties intégrantes des projets qu’ils voient grandir sous leurs yeux. De plus, il faut noter la prépondérance de création à l’usage des utilisateurs qui peuvent donc, par l’expérimentation, comprendre l’utilité des offres auxquelles ils sont confrontées. Ce modèle permet de faire de la ville de demain un lieu de partage à bénéfice réciproque entre les habitants et les entreprises dans un environnement propice à l’innovation.

Le défi : « faire ville »

Tout comme la Villa Médicis (par l’intermédiaire du prix de Rome) a privilégié le néo-classicisme dans le XIXème siècle impressionniste, les SUC sont susceptibles d’être vecteur d’exclusion. En effet, malgré cet exemple positif, le chercheur Raphaël Besson, qui a publié une thèse autour du sujet des SUC se dit « sceptique sur la capacité des SUC à diffuser les innovations à ses habitants ». Ces espaces fonctionnent sur des micro-proximités dans le milieu professionnel pour que les acteurs se rencontrent, partagent. Mais ce ne sont pas des lieux pensés pour être habités. L’intégration sociale n’est pas optimale avec une tendance à la standardisation des lieux de vie dans les systèmes urbains cognitifs, d’où une certaine difficulté à « faire ville ». Il y a une volonté de la part des architectes et urbanistes de créer des micro-proximités par le biais de la technologie mais son usage semble rendre les SUC moins vivables. Ce sont des espaces agréables et fortement adaptés au travail mais il n’est pas encore envisageable d’y vivre car l’intégration sociale n’y est pas optimale. Il y a une illusion technologiste autour de ces lieux qui place les innovations à l’usage de la population comme unique solution de cohabitation. Les capteurs de mouvement ou la réalité augmentée, sont souvent cités afin de définir le rôle des habitants des SUC et donc de rendre ces derniers aptes à « faire ville ». Les dernières études, dont celle de Raphaël Besson, sont plus contrastées et souhaitent trouver des solutions architecturales et écologiques à la construction d’un urbanisme innovant. Ce dernier propose d’ailleurs des solutions de Living-Lab modulables et itinérants afin de ne pas faire peser l’urbanisme professionnel sur la ville. L’idée principale de cette structure, la « Movida », est d’avoir une architecture totalement insolite afin de promouvoir la créativité.  Malgré quelques pistes existantes, la technologie semble toujours former un rempart entre vie privée et vie professionnelle que l’urbanisme n’a pas encore réussi à faire cohabiter.

Tout le monde est le bienvenu ?

De plus, il faut justifier auprès des habitants l’utilisation de la technologie par un apport personnel ou communautaire. Dès lors qu’elles ne sont pas mises en perspective de finalités sociales, culturelles ou environnementales, les utilisateurs s’en passent et les rejettent. Les Systèmes Urbains Cognitifs ne dérogent pas à ce fonctionnement et font face à certaines critiques concernant l’amélioration du bien-être par la technologie. Les questionnements sont profonds quant à l’utilisation des données recueillies par les entreprises et les menaces faites aux libertés individuelles par une surveillance trop accrue de la population. Le défi est alors d’incorporer la technologie de manière mesurée afin de ne pas créer de crainte chez les habitants et de ne pas réduire les contacts sociaux. En effet, l’urbanisation doit jouer le rôle prépondérant d’hub de rencontre physique là où les TIC sont abondants.

En ce qui concerne l’intégration sociale, il est aussi nécessaire de relever des phénomènes de gentrification dans les SUC. Leur développement a pour effet d’augmenter les prix de l’immobilier et le coût de la vie, ce qui provoque le départ de nombreux habitants et l’arrivée d’une population professionnelle plus aisée. On voit bien que ces dispositifs sont loin d’atteindre les objectifs initialement fixés, comme celui de développer des emplois pour tous, et en particulier des emplois peu qualifiés. A contrario, il y a une uniformisation de la population ce qui va à l’encontre d’une volonté d’hétérogénéité qui profite la viabilité des projets. Il faut aussi noter une exclusion volontaire par le haut dans les SUC qui ne semblent pas en capacité de capter ou de conserver des entreprises de grande envergure.

Les systèmes urbains cognitifs : un gouffre financier pour les états ?

De nombreuses start-ups nées au sein de SUC s’exportent hors de ces lieux au moment de leur explosion quand elles ne sont rachetées pas par de grands groupes. Or, les pouvoirs publics mettent en jeu des coûts très importants par le développement de ces infrastructures mais aussi en soutenant l’innovation par le Crédit impôt recherche et le système éducatif. L’économiste italo-américaine Mariana Mazzucato défend l’idée selon laquelle le gouvernement américain a participé aux développements de nombreuses innovations que les GAFA (pour ne citer qu’eux) utilisent sans permettre les retours sur investissement des Etats-Unis. Outre la question de l’évasion fiscale que nous tairons dans cet article, Il est nécessaire d’appréhender ce phénomène d’évaporation de la valeur du domaine public. Est-ce que la création d’un espaces urbain et technologique de qualité peut permettre aux gouvernements de conserver leurs grandes entreprises et avoir un retour sur investissements ?

Les SUC peuvent-ils être une opportunité pour les pouvoirs publics ?

Actuellement, les géants de l’innovation forment leurs propres SUC internes et attirent à eux les talents ce qui désavantagent les structures publiques qui les ont pourtant fait naître. Il faut alors trouver des solutions pour conserver les start-ups auxquelles les systèmes urbains cognitifs publics conviennent parfaitement. Pour cela, il faut trouver des solutions architecturales qui permettront aux entreprises de grossir dans un espace urbain restreint et surtout il faut que les pouvoirs publics soient récompensés de leurs efforts pour poursuivre la croissance de ces SUC. Mariana Mazzucato imagine la prise de parts de l’état dans les entreprises qu’ils aident en nature, par exemple en offrant l’accès à un SUC. Dans un tel cas, il est possible de voir des avantages réciproques et d’imaginer une croissance exponentielle des SUC ainsi que leur amélioration qualitative.